Perles à chevrons

Les premiers chevrons confectionnés à Venise datent de 1495. Ils sont particulièrement appréciés et recherchés des familles nobles d’Afrique Noire (beadstore) : "Dans la savane du centre du Cameroun, ces perles sont destinées à marquer un haut grade dans la hiérarchie et jouent un rôle protecteur" (PH).

 

Nous sommes en présence d’une perle de troc particulière de par le statut de ses premiers utilisateurs : sa fabrication est à associer directement aux échanges marchands (avec l’Afrique, mais aussi secondairement avec l’Amérique du Nord et centrale) mais sa diffusion, en Afrique, reste restreinte aux notables. Ceci explique peut-être une part de son succès. Les africains lui reconnaîtront de tout temps une valeur élevée. C’est également la seule perle de ce type, par son dessin et sa forme, parmi toutes celles employées dans le commerce entre l’Europe et l’Afrique, depuis le XVIème siècle jusqu’à la fin du XIXème siècle.

 

Cette hypothèse sous-entend que les chevrons se propagent en Afrique saharienne et soudanienne sous l’impulsion des européens (LSD). Mais comment les maîtres verriers vénitiens seraient-ils parvenus à concevoir une perle qui plaise autant aux populations sub-sahariennes ? Et pourquoi les chevrons, parmi toutes les perles de troc utilisées en Afrique de l’Ouest, sont les seules à être aussi répandues en Afrique équatoriale (Congo, Gabon, Cameroun...) ?

 

Une autre hypothèse existe donc quant à l’origine de cette perle : Son succès auprès des notables africains viendrait de ce que ceux-ci connaissaient et appréciaient le chevron avant même que les européens, au XVIème siècle, ne l’introduisent sur le continent ! Il est possible que la perle à chevron se soit diffusée avec l’expansion islamique des premiers califes, dès le VIIème siècle (RM, MFD, PH...).

 

La pénétration de ces perles en Afrique noire aurait alors suivi les routes commerciales transsahariennes dont les plus anciennes partaient d’Egypte et de la Tripolitaine vers le Kanem, le Bornou ou encore vers Kano, en pays haoussa (CV).

 

Cette hypothèse expliquerait la propagation du chevron vers le Cameroun, par des voies commerciales sur lesquelles les marchands haoussas étaient particulièrement actifs ; puis du Cameroun vers les royaumes du Congo, en Afrique équatoriale.

 

Mais d’où proviendraient alors ces perles ? Des ateliers des maîtres verriers d’Alexandrie, dans une Egypte nouvellement islamisée ?

 

En anglais, les chevrons se disent également "Rosetta beads", très probablement en référence à la ville de Rosette, dans le Delta du Nil (JF). Par ailleurs, ces perles ont toute la caractéristique de compter douze chevrons qui renvoient à un chiffre hautement symbolique de la culture islamique, qu’il s’agisse des douze Imams des musulmans chiites ou des douze signes du zodiaque introduits en Afrique par les Arabo-musulmans.

 

Toutefois, si le chevron a pu être conçu en Basse Egypte, plusieurs auteurs pensent que son modèle, par son originalité, se serait rapidement diffusé sur les autres sites verriers du bassin méditerranéen, et prioritairement à Venise, ceci dès le VIIIème siècle (Mauny, Krieger, Arkell, Beck... cités dans MFD).

 

Les chevrons portent en eux les mystères d’une énigme probablement plus que millénaire. ils nous font nous pencher sur les procédés de transmission d’une innovation de part et d’autre de la méditerranée ; sur les échanges marchands pré-islamiques entre l’Afrique Noire sahélienne et équatoriale ; sur l’éventuelle existence d’un art chiite dans une Afrique du Nord conquise par des Omeyyades d’obédience sunnite ; sur l’existence d’un artisanat perlier à Venise dès le VIIIème siècle et peut-être avant ; mais aussi sur la faculté des maîtres verriers de Murano, sept siècles plus tard, à redonner naissance à une perle mystique.

 

Nous comprenons mieux pourquoi, devant les enjeux commerciaux mondiaux que représente la maîtrise de la fabrication de telles perles aux XVème et XVIème siècles, la juridiction vénitienne menaçait de mort tout maître verrier tenté de vendre, même cher, son savoir-faire (1490-1540).

 

Le chevron fut une arme commerciale incontestable à cette époque, d’autant plus que cette perle représentait aux yeux des africains un objet magique et prisé, dont les pouvoirs et la symbolique se sont construits au fil des siècles. Il est étonnant de remarqué que le chiffre douze déjà évoqué des chevrons se retrouve dans les douze trous de l’awélé. En pays Bambara, douze (4x3) est le symbole du devenir humain et du développement perpétuel de l’univers, à la différence du sept (4+3) qui renvoie davantage à un principe statique (GD).

 

Au XVIIème siècle, la production de chevron atteint son apogée en Europe. Les secrets de fabrications commencent à se diffuser en Allemagne, aux Pays-Bas (LSD). C’est peut-être de cette époque hautement mercantile que provient la majorité des perles à chevrons que l’on retrouve aujourd’hui en Afrique.

 

Au XVIIIème siècle, Venise ralentit sa production pour la reprendre au XIXème siècle avec une diversité plus grande de couleurs, de formes, de tailles, de couches... et même de nombre de chevrons (nombre de pointes). Ces variations, au fil des siècles, nous sont utiles pour la datation.


Avec la colonisation et la tentative de monétarisation de l’économie des empires, les perles perdent beaucoup de leur intérêt aux yeux des producteurs européens. Ce qui explique probablement que certains situent l’arrêt des chevrons vers 1900 (beadstore.com). Mais ces perles gardent une valeur décorative indéniable et si la production diminue fortement, elle se maintient en Allemagne et en Tchécoslovaquie (RM, 1950 et 57). Dans les années 80, devant le regain de succès que connaît cette perle, de nouveaux maîtres verriers se relancent dans la production de chevrons (beadstore.com).

 

Les nouvelles perles se reconnaissent notamment par leur première couche, au cœur, qui est d’une blancheur de porcelaine tandis que les plus anciennes ont cette couche de couleur gris-verdâtre ou blanc opaque. Elles sont évidemment usées et leur cœur porte des marques de coupures provoquées par les fils. Ceci est notamment visible sur les gros chevrons (isséfal) portés en pendentifs par les femmes maures et les femmes du fleuve Sénégal.

 

Le chevron est une perle soufflée, moulée et étirée. Sa fabrication relève d’une réelle complexité technique. Cette perle se construit par accumulation de plusieurs couches de pâte de verre de couleurs différentes. Ces couches varient de deux à huit (six, en général).

 

Les étapes de la fabrication des chevrons sont ainsi décrites :

1. La première couche, traditionnellement de couleur blanche opaque, est soufflée.
L’air emprisonné préservera ainsi le futur canal d’enfilage.

2. Cette couche passe ensuite dans un moule à facettes en fer dont chacune des facettes (douze, le plus souvent) est saillante de telle sorte qu’elle creuse la pâte de verre encore molle pour lui donner cette forme cannelée de chevron.

3. À peine refroidie, cette première couche est trempée dans un second bain, d’une couleur différente. Cette seconde couche subira ensuite le même traitement que la première (formation des chevrons et des arrêtes par moulage). Et ainsi de suite...

4. La dernière couche n’est pas entaillée par le moule en fer. Au contraire, elle recouvre les cannelures de la couche précédente et donne à la masse les nuances de son habillage final. La perle verte présentée ci-dessus (photo 3) offre l’avantage d’être d’une couleur translucide qui laisse deviner les zones d’accumulation dans les cannelures (vert foncé) et les arrêtes des chevrons intérieurs (vert clair) façonnés antérieurement.

5. La masse encore visqueuse de son dernier bain est rapidement étirée sur une longueur d’1,80 m. environ et tronçonnée à la dimension désirée (la longueur de la perle est toujours supérieure au diamètre) : la perle est née.

6. La dernière étape consiste à meuler les deux extrémités de la perle afin de les biseauter et de faire apparaître les différentes couches de couleur et leur forme étoilée, ou chevron. Le meulage se fait traditionnellement sur six pans ou faces (deux chevrons par face).

Ensuite, un réchauffage ou un polissage peuvent être effectués pour obtenir quelques effets spécifiques.

 

Cette succession d’opérations délicates montre la difficulté technique d’une telle réalisation. De l’air peut se faire emprisonner lors de la mise en moule et créer des aspérités dans le dessin formé par l’assemblage de deux couches. Par ailleurs, le fait de plonger une couche déjà moulée dans un bain trop chaud de pâte, en vue de la confection de la couche suivante, risque de trop ramollir la couche précédente et en déformer les chevrons. Les deux premières couches sont aussi ce qu’on appelle les "dents d’horloge" (PH).

 

Les perles anciennes (de couleurs bleus, rouges et blanches) n’ont pas ce type de déformation. Comme quoi les maîtres verriers vénitiens du XVIème siècle avaient acquis un savoir-faire difficile à retrouver au XIXème siècle. C’est ce qui fait toute la valeur des chevrons anciens (XVème - XVIIème siècle) et archaïques (antérieurs au XVème siècle).

 

Ces perles ont servi de monnaie en Afrique. Mais elles ont toujours été appréciées pour l’originalité de leur motif en même temps que pour le caractère traditionnel de celui-ci, maintenu à travers les siècles comme un message originel transmis de génération en génération. C’est d’ailleurs ainsi que ces perles circulent aujourd’hui au sein des familles africaines, à l’écart des ambiances de marché, mais davantage dans l’intimité d’une énigme dont on a perdu aujourd’hui la signification...

Références bibliographiques

 

 

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