Perles gemmes : du néolithique à nos jours

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Les perles de pierre, de corail ou d’ambre ne sont pas les plus anciens bijoux créés par l’homme mais elles se sont toutes trois développées à une période similaire, à la fin du néolithique (de 6 000 à 3 000 av. J. C.) et ont été confectionnées, travaillées, améliorées dans la zone circonscrite par les grandes civilisations situées entre le Nil et l’Indus en passant par la Mésopotamie. C’est pour cette raison que nous les présentons ensemble ici.

 

En fait, ces perles, réalisées à partir de matériaux directement prélevés dans le milieu naturel environnant, restent les plus directes héritières des premiers bijoux trouvés dans les sites archéologiques du paléolithique supérieur (40 000 à 20 000 ans av. J. C.). Nous touchons là aux origines de la perle et de sa symbolique. 

 

Nous sommes alors à l’époque du Néandertal. Les bijoux sont confectionnés à partir d’éléments prélevés sur les autres animaux chassés (dents, ossements et coquillages). Nous ne pouvons pas encore parler de perles mais ces objets acquièrent une valeur spirituelle permettant à l’homme primitif de sublimer les vertus de courage et de bravoure et d’échapper ainsi à sa condition de proie en l’aidant à vaincre ses peurs essentielles (la menace des autres animaux, le dur climat interglaciaire, la maladie, la mort...).

 

Leurs valeurs spirituelles se développent avec la propagation des outils plus performants de l’Homo Sapiens (30 000 ans av. J. C.). En effet, ces outils, initialement élaborés pour creuser les parois rocheuses des grottes afin de réaliser les peintures rupestres, permettent d’inciser les ossements, de creuser l’ivoire, de percer les coquillages. Les objets ainsi travaillés deviennent plus figuratifs et permettent de développer de nouveaux thèmes : la nature, l’initiation, le vieillissement, la fécondité... L’usage de couleurs apparaît également (des pigments sont employés pour les peintures rupestres et l’ocre rouge est utilisé sur la peau, en guise de maquillage...).

 

C’est aussi à cette époque (dès 28 000 av. J. C.) que les bijoux sont mis ensemble afin de cumuler leurs pouvoirs protecteurs. Par ailleurs, ces pouvoirs sont plus élevés encore si toutes les amulettes magico-ornementales sont portées par leur propriétaire (LSD). Dès le paléolithique supérieur, le collier est né. Et la période suivante du mésolithique favorisera le port d’objets percés de plus en plus durs et de plus en plus précieux grâce à la généralisation de l’utilisation du silex (de 10 000 à 6 000 av. J. C.).

 

Durant toute cette période, les bijoux restent majoritairement composés de griffes et de dents d’animaux, de vertèbres de poissons ou de serpents, d’œufs d’autruches ou d’os de kangourous selon les vestiges découverts sur les sites archéologiques. Il est toutefois important de mentionner l’emploi ancien de galets dans la confection de bijoux (entre 30 000 et 20 000 ans av. J. C.) ainsi que l’utilisation d’argile cuite au feu, dès 23 000 ans av. J. C., ou encore la confection, dès cette période, de perles de jais (charbon fossile riche en débris ligneux).

L’évolution de la valeur spirituelle de ces bijoux est étroitement liée au développement des technologies. Et les différentes expressions magico-artistiques des colliers préparent l’avènement de la perle néolithique en témoignant d’une démarche artisanale et spirituelle que nous retrouverons lorsque nous évoquerons les perles de pierre, de corail et d’ambre de la fin du néolithique, mais aussi, plus tard, les perles en pâte de verre.

Trois éléments nous amènent à situer l’origine de la perle à la période où apparaissent les grandes civilisations urbaines du néolithique (de 6 000 à 3 000 ans av. J. C.) : l’abstraction, la transformation technologique et le commerce...

  • sa forme sphéroïdale nous fait quitter le domaine du figuratif pour une abstraction qui trouvera un écho particulier au sein des religions et des valeurs mystiques ;

  • son élaboration renvoie à une importante maîtrise technologique et à une transmission du savoir-faire qui s’observera particulièrement dans ces sociétés urbaines et hiérarchisées où se développe un artisanat spécialisé et structuré ;

  • La valeur de la perle de pierre repose enfin sur le caractère précieux de la roche dont elle provient. Et cette valeur croît avec la distance parcourue. L’histoire des premières perles est intimement liée aux échanges entre des peuples éloignés et différents.

Au commencement, les pierres les plus tendres sont travaillées : la stéatite (sorte de talc compact), le calcaire ou éventuellement le basalte. Les minéraux plus durs comme l’obsidienne (roche magmatique noire, vitreuse, lisse et brillante) ou l’agate (quartz calcédoine translucide aux veinures nuancées du blanc au brun en passant par l’orange) ou encore la cornaline (calcédoine translucide rouge-orangée) sont employés en fragments bruts. C’est à partir de 6 000 ans av. J.C. que le sens premier du terme "néolithique" (âge de la pierre polie) s’applique particulièrement aux perles de pierres, même les plus dures.

Les gemmes minérales

La gemme minérale devient le bijou de référence, recherché par les classes les plus aisées de la société antique. Des colliers d’agate et de serpentine polies remontent à -6 500 ans. La dureté de ces pierres leurs permet d’être commercialisées sur de longues distances et même de servir de monnaie lors des échanges entre les grandes civilisations (surtout à partir de 3 000 ans av. J. C.). La turquoise, la malachite et le grenat du Sinaï s’échangent avec l’améthyste de Haute Egypte ou encore avec la cornaline d’Inde. Le lapis-lazuli d’Afghanistan se retrouve en Mésopotamie, à plus de 2 000 km des ateliers où la pierre a été travaillée. Et de Mésopotamie, cette gemme semi-précieuse et recherchée poursuit sa route jusqu’en Egypte.

De toutes ces gemmes, l’agate d’Iran (ou d’Inde, selon les auteurs) est peut-être la plus recherchée car ses veinures circulaires en font une perle chargée de symboles. Ses motifs alternés de blanc et de brun renvoient au dessin de l’iris. Œil protecteur qui voit ce que l’humain ne peut pas voir et qui ainsi le protège. Cette symbolique de l’œil influencera fortement et durablement les artisans qui se mettront par la suite à faire des perles de verre et pour lesquels l’œil sera un thème essentiel.

 

Les gemmes les plus recherchées renvoient également aux éléments naturels qui garantissent la bonne reproduction de ces sociétés où l’agriculture joue désormais un rôle fondamental. Les turquoises et les lapis-lazuli rappellent le ciel et l’eau, indispensables dans ces zones arides où les populations n’ont pu survivre qu’en se regroupant dans les oasis irriguées par les fleuves. L'amazonite verte d’Egypte, la serpentine et la malachite renvoient à la production agricole et aux dieux chargés de la protéger. La malachite sera également portée par les Grecs et les Romains comme talisman contre la foudre, les poisons et certaines autres maladies (MFD). La cornaline rouge a la propriété d’étancher le sang et de guérir certaines maladies. En Mauritanie, elle est encore accrochée au poignet des enfants pour les protéger des maladies infantiles. 

 

Les pierres bleues (les lapis-lazuli et les plus rares scorzalites) et vertes (les amazonites et les malachites) ont des couleurs hautement symboliques (RKL) qui seront reprises par les maîtres verriers d’Asie Centrale et d’Egypte. Ces artisans produiront des perles en verre en s’inspirant effectivement des perles de pierres précieuses et semi-précieuses portées par les populations les plus aisées des sociétés antiques. Ils en copieront l’aspect, les formes et les couleurs pour définir les motifs de leurs perles de verre, destinées – tel un produit de contrefaçon – aux populations plus modestes (dès 2 500 ans av. J. C.).

 

Ce sont ces gemmes que l’on retrouve en Afrique noire dès le premier millénaire avant J. C. Les perles d’agate, de cornaline et de jaspe et autres quartz sont particulièrement produites au Nigéria. Un autre site traditionnel de production de perles est le pays dogon, au Mali, où les lapidaires réalisent encore de nos jours des colliers de granite. Nous retrouvons en Afrique des perles de pierre dont le trou d’enfilage a été creusé par percussion à l’aide de matériaux plus durs. Ces perles sont autrement plus anciennes que les perles dont le trou d’enfilage est étroit et régulier, foré à l’aide d’outils plus sophistiqués.

 

Les gemmes organiques : le corail

Plus encore que les perles de pierres précieuses, les perles de corail (polypes sécrétant un bâti en carbonate de calcium) puisent leur valeur magico-religieuse dans leurs vertus prophylactiques. Les premières perles de corail remontent à 6 000 ans av. J. C. comme en témoigne leur découverte sur le site de çatal-Hüyük, en Turquie (LSD). Le corail provenait alors de Méditerranée (peut-être de Sicile) mais la Mer rouge et les côtes yéménites deviendront rapidement le principal fournisseur d’Egypte et d’Asie Centrale (jusqu’en Afghanistan). Contrairement aux perles de pierre, les perles de corail connaîtront une production continue avec une multiplication des sites d’exploitation en Méditerranée (côtes marocaines, espagnoles, italiennes...) comme ailleurs dans le monde (Malaisie, Japon, Mexique). En fait, les colonies de corail se développent dans les eaux calmes et claires dont les températures varient entre 13 et 15°C. Et ce don de l’océan n’a cessé d’être exploité.

Les hommes du néolithique, éblouis par le corail rose dont les branches formaient des bouquets de fleurs, s’en sont parés. Les plongeurs romains descendaient en apnée à plus de dix mètres et les Arabes trouvèrent des techniques de raclage des fonds marins pour le récupérer. Apprécié des Egyptiens comme des Gaulois, le corail fut toujours au centre de mythes et de légendes garants de son pouvoir magique. Selon la mythologie grecque, les gouttes de sang tombant de la tête de la Gorgone décapitée par Persée se pétrifièrent et donnèrent ainsi naissance au corail dont les vertus magiques sont depuis de protéger la vie et d’éloigner le mauvais œil (MFD). 

Certains auteurs défendent l’hypothèse selon laquelle le corail aurait été introduit en Afrique noire au début du XVIème siècle par les Portugais (LSD). Mais selon d’autres, le corail rouge et le corail rose se seraient propagés par le commerce caravanier transsaharien depuis les côtes méditerranéennes jusqu’à l’empire du Ghana (du VIème au XIIème siècle ap. J. C.) et surtout sa capitale (la présumée Kumbi Saleh), aux confins du sud de l’actuelle Mauritanie, du Sénégal oriental et du Mali. Les côtes camerounaises furent également un site d’exploitation d’un corail bleuté (Allopora subirolcéa), disparu depuis le XVIIIème siècle (MFD).

 

Des propriétés différentes sont d’ailleurs attribuées au corail selon sa couleur : le corail blanc signifie la retenue, la modestie ; le rose, la pudeur ; le rouge, la bonté et le courage ; le noir, la force et la fermeté. D’une manière générale, "Le corail à la vertu de détourner du meurtre, de préserver des mauvais génies, d’éloigner les terreurs paniques. Il chasse les rêves turbulents et enlève aux enfants toutes craintes nocturnes. Il donne à tous raison, prudence" (MFD). Aujourd’hui, les femmes maures donnent au corail le nom de " Morjàn", nom qui, selon d’autres informations, s’applique à toutes les pierres précieuses de très grande valeur, diamants compris. 

Les gemmes organiques : l'ambre

Les perles d’ambre sont un peu moins anciennes que celles de corail. Il faut dire qu’à l’inverse de ce dernier, cueilli en de nombreux endroits de la mer méditerranée et de biens d’autres mers du globe, l’ambre provient initialement de la Baltique et plus particulièrement du Jutland (actuel Danemark). Il faut attendre les premiers échanges des Crétois minoéens puis des Grecs mycéniens avec les peuples de la Baltique (à partir de 2 000 av. J. C.) pour que l’ambre, généralement brut, soit ramené en Grèce. L’échange se fait alors contre des objets de cuivre, des perles de pierres et de "faïence" qui contribueront à divulguer de nouvelles techniques dans cette partie de l’Europe encore tenue dans l’âge du bronze.

 

La "route de l’ambre" joint la Baltique à la mer adriatique par les fleuves (La Weser, l’Elbe, la Moldau, puis le Pô, ou alors par le Danube). L’ambre est ensuite travaillé dans les ateliers crétois et du Péloponnèse avant d’être distribué dans toute l’Asie centrale. L’ambre donne une perle médicinale bienfaisante. Son nom grec est Elektron qui donnera plus tard le mot électricité, mais qui vient lui-même du mot phénicien qui signifie "soleil" (LSD). Ses vertus électromagnétiques et sa couleur chaude et dorée ont été remarquées par Platon et Aristote et ont contribué au succès de cette résine fossile provenant d’arbres d’un temps révolu, vieux de quarante à soixante millions d’années.

D’autres sources d’ambre existent en Roumanie, en Sicile, ainsi qu’en Birmanie et au Népal. Les deux premiers sites fournissent un ambre plus "récent" (de 10 à 25 millions d’années) tandis que la dernière détient l’ambre le plus vieux du monde connu à ce jour (60 à 90 millions d’années). Par ailleurs, ces ambres contiennent pas ou peu d’acide succinique qui fait la spécificité de l’ambre de la Baltique (appelé d'ailleurs succinite). Il en résulte autant d’ambres aux couleurs, odeurs et propriétés différentes. L’ambre de Sicile (la simétite) est principalement dans les tons jaunes mais peut présenter des nuances rouges rubis, pourpres ou parfois vertes ou bleues ! L’ambre de Roumanie (ou roumanite), est généralement de couleurs sombres (grenat foncé, rouge brun, vert brunâtre...). L’ambre de Birmanie (dite burmite) compte parmi les plus beaux et les plus rares (LSD) avec son rouge profond et ses chauds reflets.

 

Mais l’ambre de la Baltique reste probablement le plus fréquemment rencontré en Afrique (lorsqu’il s’agit effectivement d’ambre). Ses nuances de couleurs (du jaune pâle au rouge presque noir) ainsi que la diversité de ses états (du translucide lumineux et veiné à l’opaque patiné) font que cette matière se présente sous des aspects d’une diversité déconcertante. Cette diversité provient de la nature de la résine sécrétée par le pin pour soigner ses blessures. Selon que l’opération aura été effectuée à une période chaude ou froide, la résine libérée sera respectivement légère et transparente ou dense et opaque. Par ailleurs, l’ambre sera d’autant plus translucide que la résine aura ou non capturé du gaz ou des bulles d’air. Enfin, la résine deviendra également un ambre plus ou moins sombre et teinté qu’elle se sera imprégnée de plus ou moins de corps étrangers (cendres, mousses, insectes, pyrites de fer).

L’ambre que l’on retrouve aujourd’hui en Afrique - et qui est encore très prisé par les femmes marocaines, maures et maliennes - côtoie d’autres matériaux naturels (le copal) ou synthétiques (la bakélite) qui ont un aspect très semblable mais dont la valeur symbolique (et aujourd’hui marchande) moindre fait peser comme une suspicion sur l’identité réelle d’une perle dite d’ambre (RKL).

Le copal provient de résines fossilisées depuis peu de temps (moins d’un million d’années). Les plus vieux proviennent d’Afrique de l’Est mais il en vient aussi du Mali ; c’est le "véritable copal". Il est à distinguer du "copal brut", résine solidifiée prélevée sur des arbres actuels et encore vivants. Certaines perles de gomme arabique (résine d’acacias d’Afrique sahélienne) sont également parfois présentées comme étant des perles de copal... ou d’ambre. 

Une certaine confusion subsiste donc. D’autant plus que l’ambre est toujours exploité aujourd’hui, principalement en Pologne, et qu’il existe au sein de cette industrie plusieurs gammes de qualité entre les perles d’ambre taillées dans la masse originelle et les perles d’ambroïde, confectionnées à partir de débris d’ambre récupérés, chauffés à 180°C et moulés (PED). Cette technique s’applique également en Afrique sur le copal brut.

 

Il est donc non seulement difficile de savoir si on a affaire à de l’ambre véritable, et non à une résine plus récente ; mais il est également difficile de dater, même approximativement, une perle d’ambre puisque l’on en produit toujours, et ce depuis cinq mille ans. Enfin, notons que certains chercheurs ont identifié en Nouvelle-Zélande une essence de résineux (de type aganthis) apparemment semblable à celle qui sécrétait l’ambre produite dans la Baltique, il y a quelques 40 millions d’années.

 

Selon les auteurs, l’ambre répond à certaines caractéristiques. Ses propriétés électrostatiques peuvent être facilement vérifiées. A taille égale, il est plus léger que le copal et flotte sur l’eau. Il résiste évidemment mieux au feu que la bakélite en plastique et dégage des parfums spécifiques lorsqu’on le perce d’une fine tige de fer incandescente (cela est surtout vrai pour la succinite). Par ailleurs, les perles d’ambre de Mauritanie, transmises de génération en génération entre femmes maures, ont souvent la particularité d’être protégées d’un tube de cuivre qui traverse la perle par son trou d’enfilage et dont les rebords écrasés forment une petite étoile de métal à chaque extrémité. Enfin, le véritable ambre étant rare, les perles sont généralement petites et approximativement taillées pour les plus anciennes.

 

Tous ces tests mettent en évidence la particularité majeure de l’ambre : il s’agit d’une matière vivante, qui réagit au chaud, au temps qui passe et qui la marque de sa patine. Elle dégage des odeurs et renvoie des éclats changeant... Ce sentiment de porter une matière vivante existe depuis l’Antiquité et contribue à reconnaître à l’ambre des vertus plus prophylactiques que strictement magiques ou religieuses. L’ambre fut longtemps considéré comme un remède contre les maux de gorge, de dents et de tête, contre les saignements et contre les poisons (MFD). Et il n’y a pas si longtemps en Europe, les nouveaux nés des familles aisées étaient encore parés d’une perle d’ambre mise autour de leur cou afin qu’ils soient protégés des maladies infantiles et du mauvais œil.

 

 

Repères bibliographiques