Perles islamiques : du 7° au 15° siècle

Les perles sont un témoignage de la continuité historique de l’humanité et de ses croyances. Nous le constatons au travers de l’histoire des perles islamiques qui se propagent, parallèlement à la conquête arabe, en Afrique, en Europe et en Asie, à partir du VIIème siècle. Les invasions barbares plongent l’Europe et l’Asie Mineure dans une période d’instabilité et de fragilité qui profitera à terme à l’expansion islamique. Cette période s’étend communément de 600 à 1 400 ans ap. J.C. Mais les perles que l’on retrouve aujourd’hui proviennent du Xème siècle pour les plus anciennes.

 

Du Xème au XVème siècle, l’Egypte redevient le principal centre de production perlière du monde musulman, autour du Caire. Bagdad en constitue un second, le plus important en Asie mineure. La zone de diffusion des perles est également de nouveau considérable, de la Suède à la Chine. Mais si les sociétés en relation avec le monde musulman sont très variées, les perles produites révèlent une certaine homogénéité liée aux thèmes décoratifs. Nous sommes, durant ces six siècles, dans la période de mise en place et d’expansion, désigné en anglais par le terme "primatily islamic". Par erreur, cette période fut parfois traduite en français par le terme "pré-islamique" alors qu’il s’agit plutôt de la période d’épanouissement des principes essentiels qui constituent le ciment de cette nouvelle civilisation. Au XVème siècle, l’apogée annonce le déclin. Celui-ci viendra notamment de la reconquête du sud de l’Espagne par les "rois catholiques". Avec le renouveau économique de l’Europe et le début de la période de renaissance, le centre de production perlière glissera progressivement du Caire à Venise.

 

La perle bénéficie, dans le monde musulman, de la force du symbole du cercle et de la sphère : la perle répond en échos à la philosophie islamique. Plus encore que dans les périodes précédentes, la perle véhicule une dimension mystique. Ambassadrice de cette nouvelle religion, la perle s’embellira et verra sa fonction croître pour dépasser le rôle qu’elle occupait dans la période "égyptienne" et "romaine" précédente.

Les écritures saintes inspirent des motifs en arabesque qui, par stylisation progressive, alimente une recherche dans les motifs peignés (sur du verre roulé). Les motifs floraux sont également repris, stylisés, aboutissant à des entrelacs subtils qui renvoient aux décorations architecturales creusées dans le stuc et le bois.

Un autre thème spécifique à l’Islam est la fascination pour l’art géométrique et la numérologie. A ce titre, il est fort probable que le chevron, diffusé dans toute l’Afrique à partir du XVIème siècle, depuis l’île de Murano, à Venise, soit en fait une perle d’origine islamique. D’ailleurs, en anglais, la perle à chevrons se dit également "Rosetta bead", très probablement en référence à la ville de Rosette dans le Delta du Nil (JF).

 

En matière de numérologie, les perles sont particulièrement chargées de symboles. Elles ont par exemple la caractéristique de presque toujours compter douze chevrons. Ceux-ci renvoient à un chiffre hautement symbolique dans la tradition musulmane : qu’il s’agisse de l’étoile à douze pointes fréquemment employée dans la décoration arabe ; des douze Imams des musulmans chiites duodécimains ou encore des douze signes du zodiaque introduits en Afrique par les Arabo-musulmans qui eux-mêmes avaient hérité de la cosmogonie grecque (PH).

Avec la période islamique, la perle retrouve une identité mystique qu’elle avait progressivement perdue lors de sa sur-commercialisation durant l’époque romaine. Elle redevient également le support d’une nouvelle recherche artistique, tant dans les motifs que dans les formes et les couleurs. Peut-être perd-elle en technicité et en qualité des matériaux. Mais elle semble gagner en authenticité. Du coup, même lorsqu’elle est produite pour être vendue ou échangée, sa diffusion fait d’elle un article puissant de vulgarisation des valeurs de l’Islam. Cette âme retrouvée contribuera peut-être à expliquer son succès auprès des populations africaines islamiques et animistes. Malheureusement, les techniques peignées, d’incrustations polychromes et de filigranes qui caractérisent nombre d’entre elles sont relativement fragiles. L’interdiction de les mettre dans des sépultures explique également leur rareté ou leur état de dégradation aujourd’hui en Afrique noire.

 

Il existe une certaine continuité entre les différents centres de production et les époques, notamment dans les techniques et les motifs. Des perles mosaïquées que nous aurions pu croire contemporaines des ptoléméennes d’Egypte ont été pensées et testées 1 500 ans plus tôt en Mésopotamie. La perle de verre en fusion, généralisée sous l’empire romain, avait été tentée deux mille ans auparavant en Egypte. Les progressives améliorations techniques observées sur les perles suivent en définitive le rythme des grandes civilisations. A chaque grande construction politique, favorable aux échanges et à l’enrichissement, les maîtres verriers réinventent les techniques passées en les améliorant. La perle est un véritable témoin des grands moments de l’évolution de l’humanité dans ce qu’elle créée et transmet de plus positif.

 

C’est dans cet esprit que nous pouvons parler de la morfia. Cette perle, très appréciée et recherchée en Afrique, garde les secrets d’un passé encore énigmatique. Des exemplaires retrouvés de nos jours ont été identifiés comme provenant de la période islamique des Mamelouks (Egypte, de 1250 à 1517 ap. J. C.). Quelques perles sont d’ailleurs classées avec des chevrons (ou Rosetta) au musée du Louvre (MFD). Leur fabrication nécessite le recours à la technique mosaïquée qui permet d’obtenir une perle couverte d’yeux (LSD).

 

Cette perle est d’autant plus intrigante qu’elle est une des seules à symboliser des yeux parmi les perles islamiques. En fait, elle est davantage appelées "écailles de tortue" ("Dhar Vakrun") et renvoie à la pratique, chez les artisans musulmans de cette époque, de styliser à l’excès un animal pour pouvoir le représenter (généralement une tortue) et ainsi contourner l’interdit. Une démarche semblable devait probablement être suivie pour représenter l’humain.

 

Or, en fait, il s’avère que des morfias datées du IVème siècle et identifiées comme provenant d’Albanie sont exposés au Musée de Saint-Germain-en-Laye (France). Nous nous retrouvons alors avant la période islamique, sous l’empire romain. Mais ces autres morphias sont "peignées" ou en "arrêtes de poisson" et décorées de bandes de verre polychromes incrustées (RKL).

 

Or, ce type de perle a également été trouvé en Iran et daté entre 400 et 300 av. J. C. (SF), à une époque où l’Egypte n’avait pas encore véritablement repris son industrie perlière. La Perse rappelle ici qu’elle joua un rôle de premier ordre dans la création de perles. Celle-ci influencera particulièrement la production égyptienne et romaine à l’occasion de la découverte et de la divulgation des joyaux du trésor des Darius, après la défaite de celui-ci devant Alexandre le Grand.

 

La répétition des thèmes et des motifs, au fil du temps, et la propagation des perles à l’échelle de la planète dès l’Antiquité rendent difficile tout avis définitif quant au lieu ou à l’époque à laquelle une perle apparaît. Mais c’est dans son secret que la perle cache sa valeur. Une valeur qui croît au fur et à mesure des distances parcourues et des échanges. Notons cependant que dans ses fonctions premières et essentielles, la perle n’a que très occasionnellement servi de monnaie. Les grands empires, d’Alexandre le Grand, romain ou musulman avaient d’ailleurs leur monnaie propre (d’or ou d’argent). C’est peut-être une caractéristique importante de cette longue période.

 

Avec le déclin de l’empire arabe au XVème siècle, Venise deviendra le plus grand centre de production de perles. Et celles-ci viendront à jouer un rôle monétaire autrement plus important, notamment en Afrique. L’hégémonie européenne qui s’annonce alors amorce un tournant dans l’histoire des perles.

 

 

Repères bibliographiques